La France va mal

Il y a des phrases qu’on répète depuis si longtemps qu’elles ont presque perdu leur sens. « La France va mal » en fait partie. On la prononce machinalement – et depuis si longtemps – comme un soupir collectif, une façon de dire que l’époque est lourde, que les choses nous échappent. Mais, depuis plusieurs années, et plus encore depuis le 7 octobre 2023, cette formule n’a plus rien d’un rituel rhétorique, ni d’une récitation irréfléchie. Elle est devenue, pour beaucoup d’entre nous, une évidence intérieure. Une inquiétude sourde qui nous accompagne du matin au soir, comme une ligne de tension qui traverse le pays.

Car quelque chose s’est brisé dans la France d’aujourd’hui. Ce n’est pas seulement l’économie qui s’essouffle, ni la politique qui s’enlise dans des impasses institutionnelles. C’est le tissu humain lui-même : les relations entre collègues de travail ou amis ou membres de la famille, les évidences partagées, ce qui, autrefois, faisait tenir ensemble des personnes très différentes. Aujourd’hui, il suffit de lever les yeux pour voir un paysage dégradé : une Assemblée nationale incapable de dégager une majorité, un président impopulaire à un niveau rarement observé, une radicalisation visible aux extrêmes principalement au sein de l’extrême gauche, et, dans les rues, une crispation si palpable qu’elle semble parfois couper l’air.

Mais avant même de parler de la France, il y a quelque chose que je ne peux pas contourner : le 7 octobre. Ce jour-là a été pour moi – comme pour tant de Juifs dans le monde – un choc d’une intensité que je n’avais jamais connue. Un basculement et un tremblement intérieur, presque impossibles à décrire. J’ai eu l’impression que l’histoire, soudain, se moquait de nos certitudes modernes. Que les protections auxquelles nous croyions, les évidences que nous pensions acquises, s’étaient dissoutes en quelques heures. Depuis ce matin-là, quelque chose en moi reste en veille, comme si la réalité avait perdu son étanchéité. On vit, on travaille, on parle… mais sous la surface, une fissure demeure.

C’est seulement après ce séisme – seulement après – que j’ai commencé à regarder autour de moi, en France, et à mesurer l’autre choc : l’explosion des actes antisémites. Pas une vague, pas un pic, mais une déferlante. Jamais, depuis mon enfance dans le pays qui m’a vu naître, je n’avais vu une haine s’exprimer avec une telle rapidité, une telle liberté, une telle crudité. Le 7 octobre a révélé quelque chose que beaucoup préféraient ne pas voir : une hostilité ancienne, tapie dans les endroits les plus sombres du pays, prête à ressurgir au premier signal. Elle s’est manifestée sans retenue – dans les universités, dans la rue, dans certains médias (notamment Médiapart), dans les discours officiels (notamment ceux de la France insoumise) ou officieux – avec une violence morale que je croyais reléguée à d’autres époques.

Ce qui m’a le plus frappé, c’est la manière dont une partie de l’extrême gauche – pourtant si prompte à parler de justice et d’humanité – s’est jetée dans un antisémitisme à peine masqué, voire revendiqué. On a vu des pancartes qui n’auraient jamais dû être tolérées, des slogans qui auraient dû choquer tout citoyen attaché à la dignité humaine. Des personnalités (Jean-Luc Mélenchon, Ayméric Caron, Rima Hassan…) qu’on aurait préféré ne pas entendre. Mais non. Tout cela a glissé, a été accepté et finalement, banalisé. Comme si les Juifs étaient devenus, soudain, des cibles légitimes dans une guerre idéologique qui les dépasse.

Dans un tel contexte, une question revient souvent : que faire ? Comment agir ? Et surtout : qui suis-je, moi, pour tenter quoi que ce soit ?

Je me suis posé cette question pendant des mois. Je suis un citoyen comme un autre. J’étudie la Torah en E. Israël, j’ai une famille, j’ai des responsabilités. Je n’ai pas d’investiture politique, pas de rôle public, pas de tribune officielle. Alors à quoi bon ? Qui m’écouterait ? Qui me lirait ? Et même si quelques personnes lisaient mes mots, est-ce que cela changerait quelque chose au paysage déchiré qui s’étend devant nous et à l’état des Juifs français ?

C’est souvent là que naît l’impuissance : dans l’idée qu’une action individuelle n’a pas de valeur. Pourtant, l’histoire humaine nous montre exactement l’inverse. Les changements les plus profonds ont souvent commencé par une voix solitaire, un geste modeste, une décision intime : dire quelque chose, écrire quelque chose, ne pas se taire. Il n’est pas nécessaire d’être un personnage public pour contribuer à restaurer un peu de lumière dans un monde saturé de confusion.

L’histoire juive nous montre également l’inverse. Les changements les plus profonds qui ont eu lieu au sein de notre peuple ont commencé par des voix solitaires, presque fragiles. Moïse n’était qu’un homme seul devant un buisson en feu, le roi David n’était qu’un jeune berger que personne ne prenait au sérieux, et le Baal Shem Tov n’était qu’un simple instituteur caché dans les montagnes de Podolie avant de transformer le cœur du judaïsme. Rien, au départ, ne les destinait à porter une lumière si vaste. Leur force est venue d’un pas intime, d’un geste presque minuscule : répondre à un appel, croire qu’il fallait dire quelque chose, ne pas se taire.

Il n’est pas nécessaire d’être un personnage public pour contribuer à restaurer un peu de clarté dans un monde saturé de confusion. Parfois, tout commence avec une personne qui décide simplement de parler avec sincérité.

J’ai longtemps repoussé l’idée d’ouvrir un blog. Cela me semblait prétentieux : qui suis-je pour penser que mes réflexions peuvent intéresser qui que ce soit ? Et puis, un jour, je me suis dit que cette hésitation, en réalité, appartenait à un monde qui n’existe déjà plus. Nous vivons à une époque où la parole circule librement, sans autorisation préalable. On ne peut pas savoir qui lira, qui écoutera, qui trouvera dans quelques lignes une idée, une intuition, une étincelle. On ne peut pas maîtriser cela, ce qui est, finalement, une chance.

Alors aujourd’hui, je prends cette décision simple : ouvrir un espace de parole à mon nom, davidtrauttman.com. Un espace où je peux écrire sans filtre, sans excès, sans posture. Un espace où je peux simplement partager ce que je vois, ce que je comprends (ou ce que je ne comprends pas), ce que je ressens en tant que Juif vivant en E. Israël, dans une période où l’histoire se bouscule.

Avec ce blog, je n’attends pas d’audience particulière. Je ne cherche pas un statut, ni une reconnaissance. Je souhaite seulement écrire, et rendre ces textes disponibles à qui voudra les lire. C’est là, peut-être, l’un des avantages rares de notre époque : nous n’avons plus besoin de demander la permission pour exister dans l’espace public. L’écriture suffit. Elle circule d’elle-même. Elle trouve ses lecteurs.

Les thèmes que j’aborderai ici seront multiples, mais un fil les relie déjà : la question de l’identité.

L’identité juive, d’abord. Le 7 octobre a soulevé beaucoup de questions que j’avais enfouies, comme beaucoup d’autres : comment rester soi-même dans un monde qui nous juge mal ? Comment traverser les événements sans sombrer dans la peur ? Que signifie être Juif – en France, mais aussi en E. Israël – aujourd’hui ? Comment porter une histoire si longue, si blessée, et en même temps si vivante ?

Je n’oublie pas que dans un lointain passé, j’ai enseigné en université les sciences politiques. Ainsi, j’écrirai également sur la situation politique française, parce que ses institutions, les débats, les blocages, façonnent la vie quotidienne bien plus qu’on ne veut l’admettre. La politique n’est pas abstraite : elle modèle le climat moral d’un pays.

J’aborderai aussi, parfois, l’Islam et le monde arabe, parce qu’on ne peut pas comprendre l’époque sans comprendre les dynamiques qui agitent ces espaces, et parce que la France, aujourd’hui, est traversée par des tensions culturelles profondes qui ne peuvent être pensées qu’avec lucidité.

Et puis, il y aura le judaïsme lui-même. Pas comme une nostalgie ou une étiquette, mais comme une manière d’habiter le monde. Le judaïsme n’est pas une théorie. C’est une manière de respirer, de voir, d’espérer, même au cœur des périodes les plus sombres. J’aimerais montrer, autant que possible, comment cette sagesse millénaire peut nous aider à vivre, à comprendre, à tenir debout.

Enfin, je tiens à le dire simplement : toute personne désirant entrer en contact avec moi peut le faire. Je répondrai, tant que le ton reste respectueux. Je n’ai aucune envie de polémiquer pour polémiquer. Ce blog n’est pas un lieu de combat. C’est un lieu de réflexion, de conversation éventuelle, de recherche d’une parole juste dans un temps où tout semble désaccordé.

Alors voilà. La France va mal, oui. Les Juifs se posent beaucoup de questions, oui. Mais tant que nous sommes capables de nommer ce qui nous inquiète, de dire ce que nous voyons, d’essayer d’y répondre par la pensée, par la parole, par un peu de clarté, alors tout n’est pas perdu. Écrire n’est peut-être pas grand-chose. Mais c’est déjà un acte.

Et parfois, un acte suffit pour commencer.

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