(Le 29 novembre, Jordan Bardella a été la cible d’une agression lors d’une séance de dédicaces dans le Tarn-et-Garonne. Cet article y réagit, condamnant cet acte inacceptable.)
Le 10 septembre 2025, lorsque Tyler Robinson tua l’influenceur conservateur américain Charlie Kirk, il avait écrit le mot « antifasciste » sur les balles utilisées lors de la fusillade. N’est-ce pas un geste de bravoure que de tuer un fasciste ?
En France dans les années quarante, les combattants recevaient la médaille de la Résistance française pour avoir tué des fascistes. Dans l’ancienne Union soviétique, plusieurs héros furent également célébrés pour avoir tué un grand nombre de fascistes.
Ainsi va la logique humaine : en nommant des individus de qualificatifs ignobles, on en fait des cibles légitimes.
La gauche française – et encore plus l’extrême gauche – ont depuis longtemps perdu la moindre retenue pour qualifier les membres du Rassemblement national : fascistes, nazis, racistes… Chaque qualificatif rend plus probable les attaques éventuelles sur ces personnages politiques.
C’est une mécanique vieille comme le monde : déshumaniser pour ensuite justifier. On commence par affaiblir les mots, puis à les diluer, puis à les lancer comme des pierres. À force de répéter que quelqu’un est un « danger », un « ennemi », un « monstre », on finit par convaincre certains esprits fragiles – ou exaltés – qu’un acte violent serait presque nécessaire, presque moral, presque héroïque.
Il ne s’agit pas ici d’aimer Jordan Bardella, ni de défendre son parti, ni d’épouser ses idées. Il s’agit de condamner l’agression dont il a été victime et dire quelque chose de plus simple, et peut-être de plus inquiétant : l’extrême gauche fabrique aujourd’hui les conditions morales d’un futur assassinat politique. Elle l’organise par saturation, par paresse intellectuelle, par haine autorisée.
Le drame, s’il advient, sera accueilli avec des sourires dissimulés, des « certes, mais… », des tribunes alambiquées pour expliquer que la victime avait provoqué la colère, qu’elle représentait un danger, qu’elle n’était, après tout, qu’un « fasciste ». Nous avons été les témoins de ce type de scènes aux États-Unis, après l’assassinat de Charlie Kirk.
Le mot « fasciste », en France, ne désigne plus rien. C’est un outil, une arme. C’est un mot qui frappe. Le problème, c’est que lorsqu’on désigne quelqu’un comme fasciste, on n’appelle pas seulement à le contester, on rappelle implicitement toute la mythologie de la Résistance : le fasciste, c’est celui qu’on doit arrêter à tout prix. Ce qu’on ne dit pas, mais que certains entendent très bien, c’est que l’acte violent devient alors tentant, cohérent, presque légitimé.
Ce qui m’inquiète, c’est la facilité avec laquelle ce glissement se produit. Ce n’est pas seulement un débat politique : c’est une pente morale. Une pente où l’on cesse de voir un adversaire, pour ne plus voir qu’un ennemi public. Jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part, veuille devenir le héros de son propre récit intérieur.
Nous vivons dans une époque saturée d’images, saturée de colère, saturée de récits victimaire. Or la violence naît rarement de convictions profondes ; elle naît de récits. Parmi ces récits, celui qui consiste à se dire que l’on tue pour sauver les autres est l’un des plus dangereux. C’est celui qu’on trouve chez tous les fanatiques, quels qu’ils soient.
La gauche française – et surtout son extrême – ne perçoit plus les conséquences de ses mots. À force d’invectives, à force de slogans, elle a transformé l’adversaire politique en contre-humain. Lors d’un débat, Ayméric Caron n’a-t-il pas dit à Éric Zemmour s’il se demandait s’il était « humain » ? Le terme « contre-humain » n’existe pas, mais il faudrait peut-être le forger : c’est celui à qui l’on refuse la nuance, la complexité, la possibilité d’exister autrement.
Un contre-humain n’a pas de droits. Il n’a pas d’autorité morale. Il n’a même plus le droit à la protection symbolique de la démocratie. Il n’est plus qu’un obstacle. Il suffit ensuite d’un jeune exalté, d’un déséquilibré, d’un militant qui veut prouver sa loyauté idéologique, pour franchir la limite.
Je repense souvent à un verset du Livre de Kohelet : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » L’homme n’a jamais cessé de fabriquer des monstres dans sa propre imagination. Mais nous, aujourd’hui, avons quelque chose en plus : la puissance amplificatrice du numérique. Un mot prononcé à Paris se répète mille fois sur X ou sur Instagram ; une phrase lâchée par un député devient un signal ; une tribune mal écrite devient un feu vert. L’on feint ensuite de découvrir les conséquences.
La vérité, c’est que la France n’est pas préparée à un attentat politique majeur. Elle ne l’est pas mentalement, elle ne l’est pas moralement. Je l’espère. Elle ne saurait même pas quoi en faire. Les mêmes qui ont passé des années à crier « fasciste » feraient mine de condamner, mais sans jamais renoncer à la logique qui a rendu ce geste possible. Il faut avoir le courage de dire une chose simple : on ne joue pas impunément avec les mots qui tuent. Ils finissent toujours par trouver quelqu’un pour les prendre au sérieux.
Je regarde la situation française avec inquiétude, non pas parce que j’attends un drame – je l’espère de tout cœur évitable – mais parce que je vois une société qui perd le sens du réel. Une société où l’on vit dans les symboles plutôt que dans les faits. Où l’on préfère insulter plutôt que d’analyser. Où l’on préfère l’émotion à la lucidité. Dans ce brouillard moral, ce sont toujours les mêmes qui tranchent : les esprits les plus faibles, les plus violents, les plus avides de reconnaissance. Pendant ce temps, les politiques oublient leur raison d’être : unir le peuple, unir les Français.
Je ne sais pas si l’on tuera Jordan Bardella un jour. Je prie pour que non. Mais je sais que si cela devait arriver, la France ne pourrait pas dire qu’elle ne savait pas. Tout est déjà là, sous nos yeux. Dans les mots que l’on répète, dans les accusations que l’on banalise, dans les haines que l’on laisse prospérer parce qu’elles nous arrangent politiquement. Un peuple devient responsable non seulement de ce qu’il fait, mais de ce qu’il tolère. Et la France tolère beaucoup trop.
Il n’est jamais trop tard pour revenir à la raison, pour réapprendre à nommer les choses sans hystérie, pour remettre de l’humanité là où nous avons glissé trop vite vers l’invective. On dit parfois que les mots précèdent les actes ; c’est vrai. Mais les mots peuvent aussi les empêcher. Ils peuvent protéger, apaiser, clarifier. Ils peuvent nous rappeler que l’adversaire n’est pas un ennemi, que la politique n’est pas une guerre, que la démocratie n’est forte que lorsqu’elle refuse de transformer ses oppositions en haines sacrées. N’est-ce pas monsieur Mélenchon ?
Ce pays a déjà connu des heures sombres, mais il a aussi su parfois se tenir au bord du gouffre sans y tomber. Il n’en tient qu’à nous – collectivement, mais aussi individuellement – de refuser le glissement qui rend l’irréparable possible. Je n’ai pas de solution miracle, je n’ai aucune autorité particulière, mais j’ai cette conviction simple : tant que nous serons encore capables de dire la vérité calmement, de refuser les mots qui tuent et les récits qui brûlent, alors il restera une chance d’éviter le pire.
Si un jour, Dieu préserve, la violence franchissait le seuil, alors la France ne pourrait pas dire qu’elle n’avait pas été prévenue. Les signes sont là, visibles, presque criants. Les reconnaître n’est pas céder à la peur : c’est tenter de préserver ce qui peut encore l’être. Écrire sur ce sujet n’est peut-être qu’un geste minuscule. Mais parfois, ce sont les gestes minuscules qui empêchent le monde de basculer.

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