Dans les conflits asymétriques contre des organisations terroristes enracinées, la tentation du « tout ou rien » est forte. Déclarer vouloir « détruire » entièrement le Hamas, comme objectif de guerre déclaré par Israël depuis octobre 2023, répond à une exigence légitime de sécurité après les massacres du 7 octobre. Mais l’histoire des contre-insurrections et des luttes antiterroristes invite à la prudence. Une organisation comme le Hamas n’est pas une armée conventionnelle qu’on anéantit par une bataille décisive. Elle est un réseau hybride — politico-militaire, idéologique, social et bureaucratique — profondément imbriqué dans une population dense.
L’hypothèse stratégique que nous explorons ici est la suivante : plutôt que de viser une éradication totale, illusoire à court et moyen terme, une stratégie de neutralisation systématique et répétée des dirigeants pourrait plus efficacement atrophier la capacité opérationnelle et gouvernante du Hamas, sans exiger une occupation indéfinie de Gaza. Cette approche n’est ni un aveu de faiblesse ni une solution miracle, mais une reconnaissance réaliste des contraintes structurelles.
La difficulté structurelle d’une « destruction totale »
Le Hamas n’est pas réductible à ses bataillons ou à ses roquettes. C’est une entité multicouche : aile militaire (Brigades Al-Qassam), appareil politique, réseau de services sociaux, administration locale, circuits financiers internationaux et loyautés claniques. Même après la destruction massive de ses infrastructures militaires et la neutralisation de nombreux commandants depuis 2023, l’organisation conserve des capacités de régénération via des tunnels, des stocks cachés, des financements extérieurs (Iran, Qatar, dons, crypto-monnaies) et une idéologie qui transcende les individus.
L’histoire montre que les mouvements enracinés dans un territoire densément peuplé résistent mieux aux campagnes d’éradication. Les études sur la « decapitation » (élimination des leaders) indiquent que son efficacité varie fortement selon la structure organisationnelle. Pour des groupes bureaucratisés et soutenus socialement comme le Hamas, les pertes en leadership ne mènent pas nécessairement à l’effondrement, contrairement à des organisations plus personnalisées comme le Sentier Lumineux au Pérou.
Reconnaître cette difficulté n’est pas défaitiste : c’est poser le problème correctement. Une victoire « totale » exigerait non seulement la destruction militaire, mais un contrôle durable du territoire et une alternative politique crédible — conditions extrêmement coûteuses et incertaines.
La légitimité stratégique du ciblage des dirigeants
Dans un conflit armé contre une organisation qui revendique des attaques indiscriminées contre des civils et maintient une capacité offensive, le ciblage précis de responsables opérationnels et politico-militaires relève de la logique de guerre, non de l’assassinat politique au sens classique. La distinction entre « politique » et « militaire » est poreuse chez le Hamas : les mêmes figures orientent souvent la stratégie, la gouvernance et les opérations.
Le principe n’est pas moral mais instrumental : une organisation armée existe par sa chaîne de commandement et sa capacité de coordination. Priver durablement cette chaîne de stabilité constitue une forme d’affaiblissement structurel.
Le cœur de la stratégie : l’impossibilité de stabiliser une chaîne de commandement
C’est ici que la nuance devient décisive. Un assassinat isolé est souvent contre-productif : il permet la promotion de successeurs plus radicaux ou plus compétents (comme cela s’est vu après la mort de fondateurs du Hamas dans les années 2000). Mais une campagne systématique, rapide et répétée change la donne.
Les effets cumulatifs incluent :
- Impossibilité de consolider une direction cohérente ;
- Peur permanente chez les successeurs potentiels, qui savent qu’ils deviennent immédiatement des cibles ;
- Réduction drastique des communications et réunions physiques ;
- Transmission difficile d’ordres complexes dans un environnement de renseignement hostile ;
- Méfiance interne accrue (paranoïa sur les fuites et les collaborateurs) ;
- Contrainte à une clandestinité totale, rendant impossible tout leadership visible ou charismatique.
Le but n’est alors plus de « détruire » le Hamas en tant qu’idée ou réseau latent, mais de l’empêcher de gouverner, de commander efficacement et de coordonner des opérations d’envergure. Une « stratégie d’atrophie organisationnelle » : rendre la bureaucratie terroriste dysfonctionnelle. Arbitrer les conflits internes, distribuer ressources, maintenir la discipline, communiquer avec des sponsors étrangers, produire une propagande crédible — toutes ces fonctions exigent une certaine continuité du commandement. Une rotation accélérée des dirigeants, couplée à une surveillance permanente, les rend extrêmement difficiles à exercer.
Des exemples récents (éliminations répétées de hauts responsables militaires en 2024-2026) montrent une capacité israélienne impressionnante à localiser et frapper rapidement, transformant la direction du Hamas en une fonction à haut risque mortel.
Le coût comparé des stratégies
Une occupation totale et prolongée de Gaza impose des coûts colossaux : militaires (pertes, usure), diplomatiques (isolement international), économiques et humains (pour les deux côtés). Elle risque de transformer Israël en puissance occupante à long terme, avec les pièges classiques de la contre-insurrection (radicalisation par la présence, dilution des efforts).
Une stratégie centrée sur le renseignement, la précision et la neutralisation ciblée, combinée à un contrôle sélectif du territoire et à des pressions sur les financements extérieurs, peut apparaître comme moins coûteuse en ressources et plus soutenable. Elle n’offre pas de « victoire spectaculaire », mais une dégradation progressive de la capacité adverse.
Objections et contre-arguments
Toute analyse honnête doit affronter les critiques :
- « Les dirigeants sont remplaçables. » Oui, individuellement. Mais un cycle accéléré empêche la consolidation du pouvoir, l’accumulation d’expérience et la construction de relations de confiance. La bureaucratie s’atrophie.
- « Cela risque de radicaliser davantage. » C’est possible à court terme. Cependant, un mouvement incapable d’organisation efficace voit sa capacité opérationnelle diminuer, même si l’idéologie persiste. La radicalisation idéologique ne se traduit pas automatiquement en menace militaire coordonnée.
- « Le Hamas peut fonctionner de façon décentralisée. » Partiellement vrai pour des actions locales ou des attentats sporadiques. Mais la coordination d’opérations d’envergure (comme le 7 octobre), la gouvernance de Gaza et les relations internationales exigent une direction stable. La décentralisation a ses limites opérationnelles.
- « Le Hamas est une idéologie, pas seulement une organisation. » Exact. On ne « détruit » pas une idée par la force seule. Mais on peut marginaliser son expression armée et gouvernante, en rendant le coût de l’action collective prohibitif.
Conclusion
Renoncer au fantasme d’une disparition absolue du Hamas ne signifie pas accepter son pouvoir. Cela consiste à raisonner en termes plus modestes mais plus réalistes : empêcher durablement le mouvement d’exercer un pouvoir effectif sur Gaza et de reconstituer une menace stratégique majeure.
Cette approche exige une combinaison de pression militaire continue, d’action sur les financements et les sanctuaires extérieurs, et — à plus long terme — d’une alternative politique palestinienne crédible. Elle est moins gratifiante émotionnellement qu’une rhétorique de victoire totale, mais elle correspond mieux à la nature des conflits prolongés contre des réseaux résilients. Dans la stratégie, comme en politique, la sagesse commence souvent par la reconnaissance des limites du possible.

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