Israël, le Liban et la perte du jugement européen

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L’histoire est cruelle avec les sociétés qui perdent leur capacité à identifier le danger principal.

Les erreurs militaires peuvent être corrigées. Les crises économiques finissent souvent par être surmontées. Même certaines défaites nationales peuvent être effacées avec le temps.

Mais lorsqu’une civilisation commence à confondre ses alliés avec ses adversaires, lorsqu’elle perd le sens des priorités stratégiques, lorsqu’elle interprète systématiquement les événements à travers une grille idéologique plutôt qu’à travers la réalité, elle entre dans une zone de danger dont il est parfois difficile de sortir.

C’est précisément ce qui semble se produire aujourd’hui dans une partie de l’Europe occidentale.

Depuis plusieurs années, le débat sur Israël ne ressemble plus à un débat normal entre démocraties alliées. Il ne s’agit plus simplement de désaccords sur une opération militaire, sur une coalition gouvernementale ou sur une décision diplomatique particulière.

Quelque chose de plus profond est en train de se produire.

Une partie des élites politiques occidentales paraît désormais considérer Israël non comme un allié dont certaines politiques peuvent être contestées, mais comme un problème en soi.

Cette évolution n’est pas marginale.

Elle est visible dans les déclarations de responsables politiques de premier plan, dans certains médias, dans les universités et dans une partie importante de la gauche occidentale.

L’exemple de l’Espagne est révélateur.

Pedro Sanchez s’est progressivement imposé comme l’un des dirigeants européens les plus hostiles aux opérations militaires israéliennes. Ses interventions publiques ne se limitent plus à exprimer des réserves ou des critiques. Elles donnent parfois l’impression que l’État juif représente désormais l’un des principaux facteurs de déstabilisation de la région.

Or cette vision soulève une question simple.

Comment en est-on arrivé au point où certains responsables européens semblent consacrer davantage d’énergie à dénoncer Israël qu’à dénoncer les ambitions régionales de la République islamique d’Iran ?

Car enfin, l’Iran ne cache pas ses objectifs.

Depuis plus de quarante ans, le régime de Téhéran finance, arme, entraîne et soutient un réseau de mouvements qui s’étend du Liban à Gaza, en passant par l’Irak, la Syrie et le Yémen.

Le Hezbollah n’est pas une organisation apparue spontanément.

Les Houthis ne sont pas une création locale sans liens extérieurs.

Le Hamas lui-même entretient depuis longtemps des relations étroites avec l’axe régional dominé par l’Iran.

Cette réalité est connue.

Elle est documentée.

Elle est reconnue par la plupart des spécialistes du Moyen-Orient.

Et pourtant, dans une partie croissante du débat occidental, cette question semble devenir secondaire.

Le problème principal serait Israël.

Toujours Israël.

Encore Israël.

Cette obsession mérite d’être examinée.

Car elle rappelle un mécanisme intellectuel que l’histoire a déjà connu.

Dans les années 1930, une partie importante des intellectuels européens refusait de voir la réalité du système soviétique.

Les purges existaient.

Les procès truqués existaient.

Les camps existaient.

Les famines provoquées existaient.

Pourtant, beaucoup préféraient détourner le regard.

Pourquoi ?

Parce que l’Union soviétique représentait à leurs yeux une cause supérieure.

L’idéologie leur servait de filtre.

Les faits devenaient secondaires.

Le même phénomène s’est reproduit pendant une grande partie de la guerre froide.

Pendant que des dissidents étaient emprisonnés derrière le Rideau de fer, certains intellectuels occidentaux continuaient d’expliquer que les démocraties libérales constituaient finalement un problème plus grave que les régimes qu’elles combattaient.

Les historiens ont donné un nom à ce phénomène : l’aveuglement idéologique.

Il ne consiste pas à ignorer les faits.

Il consiste à les réinterpréter systématiquement afin qu’ils correspondent à une vision préétablie du monde.

Aujourd’hui, quelque chose de semblable semble se produire dans une partie de la gauche occidentale.

Le monde est divisé entre dominants et dominés.

Entre oppresseurs et opprimés.

Entre colonisateurs et colonisés.

Une fois cette grille adoptée, le raisonnement devient automatique.

Israël est perçu comme fort.

Donc Israël est coupable.

Ses adversaires sont perçus comme faibles.

Donc ils deviennent moralement excusables.

La réalité disparaît derrière le schéma.

Or la réalité du Moyen-Orient est infiniment plus complexe.

Nulle part cette complexité n’apparaît davantage qu’au Liban.

Pendant des décennies, le Liban fut l’un des pays les plus prometteurs du monde arabe.

Beyrouth était surnommée la « Suisse du Moyen-Orient ».

Son système bancaire attirait les capitaux régionaux.

Ses universités formaient des élites reconnues dans tout le monde arabe.

Sa société demeurait relativement ouverte et pluraliste.

Puis vint la longue descente.

Les guerres.

Les interventions étrangères.

Les milices.

Les occupations.

Et finalement l’installation durable d’un acteur militaire plus puissant que l’État lui-même : le Hezbollah.

Les premiers à dénoncer cette évolution ne furent pas les Israéliens.

Ce furent les Libanais.

Des journalistes libanais.

Des intellectuels libanais.

Des responsables politiques libanais.

Ils expliquaient que leur pays était progressivement transformé en avant-poste régional de la stratégie iranienne.

Ils dénonçaient l’existence d’une armée parallèle échappant au contrôle de l’État.

Ils alertaient sur les conséquences économiques, politiques et diplomatiques de cette situation.

Aujourd’hui encore, de nombreux Libanais continuent de considérer que l’emprise du Hezbollah constitue l’un des principaux obstacles au redressement national.

Mais lorsqu’Israël agit contre cette infrastructure militaire, une partie de la gauche occidentale semble soudain oublier toute cette histoire.

Le problème n’est plus la milice.

Le problème devient celui qui combat la milice.

L’inversion est remarquable.

Elle apparaît avec une clarté particulière dans les déclarations récentes de Jean-Luc Mélenchon.

Depuis plusieurs années, le chef de file de la gauche radicale française a fait du conflit israélo-palestinien l’un des thèmes centraux de son discours international.

Ses prises de position sur le Liban s’inscrivent dans cette logique.

À l’entendre, Israël menacerait directement les intérêts français.

La France devrait se mobiliser davantage contre Jérusalem.

La communauté internationale devrait accroître la pression sur l’État juif.

Le Conseil de sécurité devrait intervenir.

L’ensemble du discours repose sur une idée implicite : Israël serait aujourd’hui l’acteur le plus dangereux de la région.

Cette affirmation mérite d’être examinée sérieusement.

Car si l’on regarde les événements des vingt dernières années, les principales sources d’instabilité régionale n’ont pas été provoquées par Israël.

La guerre civile syrienne n’a pas été provoquée par Israël.

L’effondrement de l’Irak n’a pas été provoqué par Israël.

La guerre au Yémen n’a pas été provoquée par Israël.

L’expansion régionale de l’Iran n’a pas été provoquée par Israël.

Le problème n’est donc pas seulement une erreur d’analyse.

Le problème est une hiérarchie des menaces profondément contestable.

Pendant la guerre froide, malgré toutes leurs divisions, les démocraties occidentales conservaient une certaine clarté stratégique.

Les gouvernements européens pouvaient désapprouver Washington.

Ils pouvaient condamner certaines interventions américaines.

Ils pouvaient même organiser d’immenses manifestations contre les États-Unis.

Mais personne ne doutait sérieusement du camp auquel appartenait la France.

Personne n’imaginait envoyer un porte-avions français pour faire pression sur Londres ou Washington au profit de Moscou.

Personne n’envisageait sérieusement une alliance stratégique avec les adversaires de l’Occident.

Aujourd’hui, cette clarté semble s’effacer.

Dans certains discours politiques, Israël est présenté comme une menace plus urgente que l’Iran.

Les opérations israéliennes sont dénoncées avec davantage de vigueur que les ambitions régionales de Téhéran.

Les démocraties occidentales sont jugées plus sévèrement que les organisations qui proclament ouvertement leur volonté de les combattre.

Cette évolution n’est pas seulement inquiétante pour Israël.

Elle l’est pour l’Europe elle-même.

Car la question fondamentale n’est pas de savoir si l’on approuve telle ou telle décision du gouvernement israélien.

Dans une démocratie, les gouvernements changent.

Les coalitions changent.

Les politiques changent.

La question est plus profonde.

Elle consiste à déterminer si l’Europe est encore capable d’identifier ses alliés, ses adversaires et les menaces auxquelles elle est confrontée.

Une civilisation peut survivre à de nombreuses erreurs.

Elle survit rarement à la perte de son jugement.

Lorsque les faits deviennent secondaires face à l’idéologie, lorsque les sympathies politiques remplacent l’analyse stratégique, lorsque les démocraties imparfaites sont jugées plus sévèrement que les régimes ou les mouvements qui souhaitent leur disparition, le danger devient réel.

Le débat actuel sur Israël est peut-être moins révélateur de l’avenir du Moyen-Orient que de celui de l’Europe.

Car au fond, la véritable question n’est pas de savoir ce que deviendra Israël.

La véritable question est de savoir si l’Europe conservera encore suffisamment de lucidité pour comprendre ce qu’elle est, qui sont ses alliés et quelles sont les forces qui contestent l’ordre auquel elle appartient.

L’histoire montre que les civilisations perdent rarement leur liberté par manque de puissance.

Elles la perdent plus souvent par confusion.

Et la confusion est précisément ce qui gagne aujourd’hui une partie du débat occidental.

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